Les études culturelles dans la salle de classe

Janice Best
Université Acadia


"Pourquoi faut-il étudier la littérature? J'ai besoin de cours pratiques qui m'aideront à trouver du travail!"

Voici le genre de commentaire qui revient constamment lors des discussions entre professeurs de français et étudiants. Je travaille dans un département d'études françaises dans une petite université au Canada. La plupart de nos étudiants suivent des cours de langue. Quelques spécialistes poursuivent leurs études, la plupart dans l'espoir de devenir un jour bilingue et ainsi améliorer leurs chances de trouver un emploi dans un pays où les deux langues officielles sont l'anglais et le français. De plus en plus, nos étudiants réclament des cours de grammaire, de traduction et de communication orale. Faut-il se plier à leurs exigences? N'y a-t-il vraiment plus de place pour les cours de littérature des siècles passés? Je continue à croire que nous devons enseigner la littérature. Mais je crois aussi qu'il est important d'écouter les questions que soulèvent nos étudiants. C'est là que je pense que ce qu'on appelle "les études culturelles" peuvent jouer un rôle important dans nos cours de littérature.

Mon projet de recherche actuel devait, à l'origine, concerner la censure de romans, de pièces de théâtre et d'opéras du dix-neuvième siècle. De plus en plus, cependant, je m'intéresse aux adaptations récentes de ces mêmes oeuvres. Les exemples abondent: La reine Margot, Germinal, Madame Bovary, Les Misérables, The Hunchback of Notre-Dame chez Disney, et j'en passe. Ce que j'examine dans ces adaptations, ce sont les modifications apportées à l'original -- le "happy end" que Disney invente pour Phoebus, Esmeralda et "Quasi", le fait que le nihiliste Souvarine dans Germinal n'est plus russe; ou, encore, que le roi Charles, dans l'adaptation de La reine Margot, n'est nullement impliqué les événements de la Saint Barthélemy. En analysant ces changements, je cherche à faire ressortir les valeurs ou l'idéologie sous-jacentes à ces modifications.

Quand Marguerite devient Margot

L'exemple que j'aimerais aborder ici est celui de La Reine Margot. Publié par Dumas en 1844 - 45, ce roman raconte les événements du massacre en leur juxtaposant l'intrigue amoureuse entre la reine Marguerite et le jeune noble protestant, Monsieur de La Mole. Dans ce roman, Dumas ne ménage pas son portrait de la famille royale. Il vise en particulier le personnage de la reine mère, Catherine de Médicis, qu'il montre comme le véritable chef de toute cette famille où l'on se hait et se tue.

Dumas fait débuter son intrigue par le mariage entre Marguerite de Valois et Henri de Navarre qui devait rétablir la paix entre les camps protestants et catholiques. Dumas est en fait le premier à appeler Marguerite de Valois par le sobriquet, "Margot", invention qui, au reste, a fait d'elle une des héroïnes les plus populaires de la génération romantique. Ce surnom lui est resté, ainsi que les différentes légendes qui se sont créées autour du personnage de Catherine de Médicis. Dès les premières pages du roman, en effet, il est question de haine, d'intrigue et d'empoisonnements. Le massacre de la Saint Barthélémy est raconté dans une série de chapitres (IV, "La soirée du 24 août; V, "Du Louvre en particulier et de la vertu en général"; VI, "La dette payée"; VII, "La nuit du 24 août"; VIII "Les massacrés"; IX, "Les massacreurs".) Dumas présente ces événements de plusieurs points de vue: d'abord on suit l'arrivée de La Mole à Paris, sa rencontre avec Coconnas; ensuite le narrateur nous fait entrer dans les appartements de la reine mère et du roi Charles IX; de nouveau à l'auberge où Coconnas et La Mole passent la nuit. C'est de là que les catholiques commencent à préparer le massacre, que Dumas présente comme un ordre général aux catholiques de se rassembler et éliminer tous les huguenots. Chez Dumas, la responsabilité du massacre est très clairement attribuée à Catherine de Médicis, ainsi qu'aux nobles catholiques, entre autres, le duc de Guise et Tavannes, qui veulent éliminer l'ensemble des huguenots. Le roi Charles IX, quant à lui, ne donne son accord qu'implicitement ("puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi, faites!"), quoique ce soit lui le responsable de la tentative d'assassinat de Coligny. Comme le résume Marguerite à elle-même après le massacre: . . . le roi avait laissé faire la Saint-Barthélémy, la reine Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et le duc d'Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans trône, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un cloître, où elle n'aurait pas même la triste douleur de pleurer son époux qui n'avait jamais été son mari. (142) Toutefois, le roi de Navarre et Marguerite réussissent à déjouer cette stratégie, en devenant sinon époux de fait, du moins des alliés politiques. Un autre des résultats directs du massacre est l'arrivée du huguenot La Mole dans la chambre de Marguerite, où elle soigne ses blessures elle-même, le soustrayant ainsi aux assassins catholiques. C'est le début de sa passion amoureuse pour lui, qui sera un des fils conducteurs du reste de l'intrigue. L'autre grand axe du roman ­ les dangers qu'encourt son mari, Henri de Navarre -- n'y pourtant pas de place secondaire. Le roman se termine en effet par un dénouement double. La Mole est exécuté, accusé d'avoir occasionné par de la magie la mort du roi. Le roi Charles IX meurt empoisonné en fait par sa propre mère, et Henri de Navarre s'enfuit en Navarre, accompagné de Marguerite, grâce à l'aide de l'empoisonneur René.

L'adaptation cinématographique du roman de Dumas, par Patrice Chéreau, avec Isabelle Adjani et Daniel Auteuil, est sortie en 1994. Le roman de Dumas se prête bien -- de par son cadre resserré -- à la mise en scène comme à la mise en images. Toute l'action se passe, en effet, au Louvre dont les ruelles de Paris ne semblent que des extensions de ses corridors sombres et étroits. Comme le roman, le film commence par l'arrivée des protestants à Paris pour le mariage entre Marguerite et Henri. La cérémonie est vue maintenant de l'intérieur de l'église, et non pas par les bruits qui courent la ville, comme dans le roman.

Chez Dumas, et à l'encontre de ses prédécesseurs comme Mérimée et Scribe qui ont aussi abordé ce sujet, l'accent est délibérément mis sur la sensualité de la jeune reine. L'adaptation cinématographique continue cette tradition, montrant Marguerite courir les rues de Paris, masquée, avec son amie Henriette, à la recherche d'un homme la nuit même de ses noces. Ce thème de la prostitution est mentionnée à plusieurs reprises, d'abord par La Mole qui, lors de son arrivée à Paris, dit à Coconnas que "Cette Margot est une putain malfaisante" et que "ce mariage est la honte des nôtres." Le roi Henri de Navarre lui aussi, l'appelle ainsi, s'adressant à de Guise: "j'épouse la putain qui sort de ton lit."

Finalement lorsque Margot rencontre La Mole, pour la première fois, dans la rue, la nuit de ses noces, elle se fait passer pour une prostituée. Elle demande à La Mole, à qui on vient de voler ses biens et son cheval: "Ils t'ont tout pris?" La Mole lui répond: "Mon cheval. Quelques vêtements... Mon argent surtout." "Alors, pour toi ce sera gratuit." (Chéreau et Thompson 36) La Mole ne connaît donc pas l'identité de la femme avec qui il fait 'amour, debout, contre un mur. Quand ils se retrouvent enfin, bien après le jour du massacre, Margot lui dit: "J'ai toujours su que tu me retrouverais. Que tu me reconnaîtrais. . . Tu t'étais dit que j'étais une fille de rue. Je suis une fille de rue" (Chéreau et Thompson 86).

Margot occupe donc une place centrale dans le roman comme dans le film. Dans les deux oeuvres, son pendant féminin est la reine mère, présentée comme responsable au moins en partie du massacre de la Saint Barthélémy et soupçonnée d'avoir empoisonné plusieurs de ses ennemis. Dumas fait de Catherine de Médicis un personnage cruel, ambitieux et calculant, préparant elle-même des poisons afin de se débarrasser de ses ennemis. Dumas insiste sur son caractère italien, qu'elle partage avec René le parfumeur/ empoisonneur, détail qui sera repris dans l'adaptation cinématographique. En effet, dans le film, on voit Catherine et René disséquer un cerveau humain, les mains couvertes de sang, afin d'y lire le destin des trois princes. C'est au reste une actrice italienne, Virna Lisi, qui a interprété le rôle de Catherine. L'actrice qui joue le rôle de Charlotte, la maîtresse d'Henri, a également l'accent italien. Elle est aux ordres de la reine mère, mais meurt empoisonnée par cette dernière, qui est prête à la sacrifier afin de se débarrasser d'Henri de Navarre.

Dans le roman, en revanche, Charlotte ne meurt qu'à la fin, non pas du poison, mais d'un coup de couteau donné par son mari, jaloux de sa liaison avec Henri de Navarre. Les adaptateurs du roman ont ainsi accentué l'opposition entre les forces du mal ­ la reine mère, l'empoisonneur, Alençon et Anjou -- et les forces de justice et de vérité -- Margot et son mari, Henri, mais aussi La Môle et Coconnas.

A l'encontre du roman, dans l'adaptation cinématographique, ce n'est donc pas l'empoisonneur qui empêche la mort du roi, mais Margot elle-même. Son rôle d'ange gardien est en effet beaucoup plus accentué dans le film. Si, au début, elle avait affirmé à son mari qu'elle était encore "des leurs", c'est-à-dire, du côté des catholiques et des Médicis, elle finira par déclarer à La Mole: "Je suis avec toi, du côté des opprimés. Je ne veux plus retourner du côté des bourreaux" (Chéreau 105). C'est ainsi qu'à la fin du film, après l'exécution de La Mole, elle quittera Paris (la tête de son amant sur les genoux) pour rejoindre Henri en Navarre. Car, à la différence du roman, Charles IX a permis à Henri de s'échapper. Ce dernier redevient protestant afin de reprendre la direction de son peuple, tout en jurant de ne jamais abandonner sa femme, Margot.

 

Les deux rois

La représentation des deux rois, Henri de Navarre et Charles IX diffère sensiblement entre le film et le roman. Dumas présente le roi de Navarre comme: un jeune homme de dix-neuf ans, l'il fin, aux cheveux noirs coupés très court, aux sourcils épais, au nez recourbé comme un bec d'aigle, au sourire narquois, à la moustache et à la barbe naissantes . . . De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front; sans doute il se rappelait qu'il y avait deux mois à peine que sa mère était morte, et moins que personne il doutait qu'elle ne fût morte empoisonnée. Mais le nuage était passager et disparaissait comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le félicitaient, ceux qui le coudoyaient, étaient ceux-là mêmes qui avaient assassiné la courageuse Jeanne d'Albret [sa mère]. (16 -17)

L'interpétation que fait Daniel Auteuil du même personnage dans de semblables circonstances est loin d'être aussi sereine. Il paraît la plupart du temps hagard, égaré, les cheveux ébouriffés, prêt à sursauter au moindre bruit. Loin de surmonter sa peur, comme le fait le personnage de Dumas, il nous la fait partager. L'ensemble du film est empreint d'un sentiment de danger, rehaussé par les décors sombres et serrés.

Le portrait du roi Charles se modifie au cours du roman par la loyauté qu'il montre envers son beau-frère -- à qui il veut offrir la Régence au moment de sa mort, et beaucoup de ses fautes semblent rachetées par cette mort. Afin de sauvegarder l'honneur de la famille royale, il ne révèle pas la véritable cause de sa mort -- l'erreur de sa mère qui avait voulu empoisonner Henri de Navarre, mais qui a fini par tuer son propre fils -- et le roi demande le même genre de sacrifice à sa soeur: Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde-moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mère! Toi, tu as toujours pu pleurer à l'aise comme tu pleures en ce moment; moi, à l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours été forcé de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la renommée de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trébuchons, relevons-nous, courageux et résignés comme lui. (588 - 589)

Ainsi, La Mole et Coconnas sont condamnés à mort pour avoir attenté à la vie du roi par le moyen d'une figure en cire obtenue chez le parfumeur René. Margot, quant à elle, doit paraître au bal le jour même de l'exécution de son amant, "le sourire aux lèvres", comme son frère.

Dans l'adaptation cinématographique, par contre, le personnage du roi est présenté comme un homme simple et peureux qui ne comprend pas ce qui se passe autour de lui. A l'encontre du personnage romanesque à qui rien n'échappe et qui, par exemple, feint de se fier à l'amiral Coligny afin de mieux se débarrasser de lui, le roi qui est présenté dans le film n'a pas d'arrière pensée. Au début du film, on apprend que le roi Charles IX règne depuis l'âge de dix ans et que jusqu'à présent c'est la reine mère qui l'a dirigé. Cependant, l'amiral Coligny, un Protestant influent, a peu à peu gagné la confiance du roi. Anjou et Alençon -- les deux frères du roi -- et Guise -- son cousin -- s'opposent à Coligny. En effet, la reine Catherine a arrangé le mariage entre Marguerite et Henri de Navarre dans une tentative de reprendre le pouvoir et s'attribuer la paix. Cependant, comme le lui dit Guise au moment du mariage: "le roi est un pantin entre les mains de Coligny .... Tu n'as plus aucune influence sur ton fils!" (Chéreau 20) Coligny lui-même affirme ce fait, lorsqu'il veut convaincre Henri d'aller en Navarre et de diriger l'expédition à Flandres avec lui, en déclarant: "Ce n'est plus la reine Catherine qui gouverne, c'est moi."

Le roi qu'incarne Jean-Hugues Anglade est donc un personnage faible, facilement manipulé. Pendant la scène où l'on discute le projet de guerre de Coligny, le roi est assis à part, l'air triste. Il ne prend presque aucune part à la conversation; il tousse, ruisselle de sueur, se fait servir à boire par sa nourrice. Lorsque Coligny déclare, en lui montrant du doigt: "Je la veux, cette guerre, et le roi la veut aussi", le roi ne répond pas. Il se lève, tire Coligny endant la scène qui s'ensuit, et la conversation intime entre le roi et l'amiral, l'idée de la faiblesse de Charles est encore plus développée: Tu me domines. Tu as trop d'influence sur moi," lui dit-il, "Tu n'arrêtes pas de me couper la parole, tu as remarqué? Enfin, c'est ce qu'ils pensent, eux, ma famille, les autres. Seulement, moi je ne vois qu'une seule chose: grâce à toi, je me suis libéré à moi-même. Comment dire, Coligny, libéré de ma mère surtout! Ma mère n'est plus reine depuis que Coligny est mon père. (Chéreau 28)

A la fin de cette confession le roi se met à pleurer: "Avant toi je n'ai pu donner ma confiance à personne." Les deux hommes finissent par s'embrasser.

Chez Dumas, aussi, le roi appelle Coligny "mon père", mais c'est pour le tromper et afin de mieux le trahir. Car, contrairement à ce qu'on voit dans le film, où c'est la reine mère qui donne l'ordre à l'assassin Maurevel de tuer Coligny, dans le roman, c'est Charles IX qui commet cet acte de trahison. Le roi demande à Coligny de revenir chercher un plan de campagne fait par ses ministres, en lui précisant qu'il s'agit d'un portefeuille rouge. C'est à ce même portefeuille rouge que l'assassin Maurevel doit reconnaître l'ennemi dont le roi cherche à se débarrasser, mais qu'il ne veut pourtant pas identifier. Dans le film, en revanche, le roi Charles IX est loin d'être un personnage capable d'une telle duplicité. Les événements de la Saint Barthélémy le dépassent complètement. Assis par terre, il pleure et se désespère de la tentative d'assassinat sur Coligny, qu'il continue à appeler son père et à qui il veut faire justice. Cependant, lorsque Charles apprend que c'est sa propre mère qui a donné l'ordre de tuer l'amiral, il change d'avis, non sans se mettre à nouveau à pleurer et à se tordre les mains: Vous voulez la mort de l'amiral? (Il fond en larmes) Moi aussi. . . Moi aussi! . . . mais alors, tous les autres, dans toute la France, doivent y passer avec lui! Pas un seul ne doit rester! Pas un seul qui puisse venir me faire le reproche . . . (Chéreau 42 - 43)

Quand de Guise demande combien de protestants il faut tuer, et ses deux frères commencent à énumérer les chefs, suggérant d'abord onze, ensuite quatorze personnes, Charles crie: "Tous" et s'écroule encore une fois par terre, complètement épuisé. Son ordre n'en devient pas néanmoins le prétexte pour le massacre. Lorsque certains reculent devant l'énormité du massacre, on répond: "Le roi a dit tous!" C'est donc le roi qui donne l'ordre du massacre, mais c'est par faiblesse et lâcheté, non pas par calcul et cruauté. Quand sa soeur viendra le supplier de sauver la vie de son mari, il remet toute la responsabilité sur sa mère: Je n'ai rien fait. Ce n'est pas moi. Tu me crois? Elle le regarde avec une immense pitié. Elle ne le croit pas.

Margot: Pourquoi? Pourquoi?

Charles (il pleure dans ses bras): C'est elle...c'est elle. Je te le jure. . . J'ai peur. (Chéreau 57)

Margot finit par prendre le roi dans ses bras, en le berçant comme un enfant: "Elle est tendre, maternelle. Elle sait comment il faut le prendre.

Margot (elle répète): Doucement... Calme-toi" (Chéreau 58).

Cette même scène est beaucoup plus nuancée chez Dumas. Encore une fois, la reine mère et Guise cherchent à convaincre le roi d'agir, mais celui-ci refuse de se compromettre ouvertement:

-- Ah ça! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de Navarre, le prince de Condé... dans mon Louvre!... Ah!."

Puis il ajouta d'une voix à peine intelligible:

-- Dehors, je ne dis pas.

-- Sire, s'écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche avec le duc d'Alençon, votre frère.

-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien jouée, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens, Actéon, viens!"

Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter davantage, et rentra chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi incertains qu'auparavant. (75 - 76)

Chez Dumas, donc, le roi Charles IX est un homme cruel et pénétrant, qui semble tout comprendre, ou tout deviner, mais qui ne se compromet pas. Malgré son intelligence, il présente aussi quelques instabilités de caractère. Dumas le montre, par exemple, presque emporté de colère la nuit de la Saint Barthélémy, s'amusant à tirer sur des protestants de sa fenêtre au Louvre, et menaçant même de tirer sur son beau-frère ou de l'emprisonner, s'il ne choisit pas le catholicisme.

Le retour aux mythes

Chacun des quatre personnages principaux -- Margot, Charles, Henri et Catherine -- subissent donc d'importants changements dans l'adaptation cinématographique. Margot paraît plus sensuelle est plus osée et, en même temps, plus engagée dans la lutte contre "les bourreaux "; Henri plus craintif; Catherine plus méchante; et, finalement, Charles, le roi est devenu simple d'esprit et incapable de prendre de décision pour lui-même. Le modèle évoqué ici est en partie celui du mélodrame (avec Henri comme l'innocent que Margot doit chercher à défendre, par un renversement des rôles traditionnels). C'est la reine mère qui joue le rôle du méchant traître qui opprime et tente de supprimer les innocents. Mais que dire du rôle de Charles IX? Coupable malgré lui, il est empoisonné par sa propre mère, qui réussit à donner le trône à son fils préféré, le duc d 'Anjou. Margot et Henri de Navarre, les "bons", ne triomphent que bien après la fin de l'action du film. De toute évidence, c 'est l 'image du roi et de la royauté en général qui est en partie en question ici. Dumas montre le roi responsable et calculant, victime des machinations de sa propre mère, mais désireuse tout de même de protéger l'image de la famille royale. Chéreau, en revanche, montre une image de dégénérescence, suggère une incompétence qui pourrait être de nature congénitale, id ée qui est soutenue au reste par le motif de l 'inceste, plus développé dans le film que dans le roman.

Chez Dumas, tous les membres de la famille royale participent à des intrigues, même Henri, et ils ont tous une certaine intelligence. Son portrait se rapproche finalement plus de ceux qu 'on trouve chez Mérimée ou Scribe que celui proposé par l'adaptation de Chéreau. Car l'idéologie qui informe les trois oeuvres écrites au cours du dix-neuvième siècle repose encore sur une certaine attitude de respect envers la royauté, et ne remet certainement pas en question la compétence de la famille royale à gouverner la France. Ecrivant sous le régime de la Monarchie de Juillet, Scribe suggère dans Les Huguenots une certaine complicité de la part de la famille royale dans les événements de la Saint Barthélémy, sans la montrer, et fait de la reine Marguerite une ambassadrice de la paix. Ecrivant vers la fin de ce même régime, Dumas met beaucoup plus l'accent sur les éléments sordides et cruels de la famille royale, il culpabilise très certainement la reine mère, mais ses deux personnages de roi -- Charles IX et Henri de Navarre -- nous sont présentés pour qu'on les admire. Ils ont leurs défauts, certes, mais en même temps ce sont les principaux personnages du grand drame de l'histoire de la France.

Chez Chéreau, en revanche, ce sont les faiblesses des deux rois -- et de toute la famille royale -- qui ressortent le plus clairement. Des deux rois, pourtant, Henri est nettement plus intelligent et plus compétent. Le film noircit ainsi une branche de la famille royale -- celle associée avec la famille des Médicis, aussi bien qu'avec le massacre lui- même, à la faveur de l'autre branche, associée au personnage d'Henri de Navarre, lui-même gascon d'origine. L'opposition -- renforcée par les accents italiens des actrices jouant les rôles de Catherine de Médicis et de Charlotte, sa femme de chambre -- devient ainsi entre Français et étrangers. Paradoxalement, c'est dans l'oeuvre qui montre le plus clairement la culpabilité de la famille royale, que la France (la vraie, celle des Français) est en quelque sorte déculpabilisée des événements de la Saint- Barthélémy.

Conclusion

En examinant avec mes étudiants ce genredifférences, et en cherchant à dégager les raisons idéologiques qui les ont motivées, j'espère donc trouver le moyen d'aborder à la fois la culture du dix-neuvième siècle et celle du vingtième -- et bientôt du vingt et unième! Une telle approche ­ qui ne se limite certes pas seulement aux adaptations d'auteurs du dix- neuvième siècle --pourrait amener nos étudiants à mieux apprécier les valeurs de leur propre société et en même temps mieux comprendre celles d'autres époques. Peut-être aussi que ce genre de cours pourrait mieux faire comprendre à nos étudiants le rapport entre l'étude de la littérature et ce qu'ils ont tendance à appeler "le monde réel".

Ouvrages cités

Chéreau, Patrice. La reine Margot. Film de Patrice Chéreau. Scénario et adaptation de Danièle Thompson et Patrice Chéreau. Dialogues de Danièle Thompson. Paris: Editions Grasset & Fasquelle, 1994.

Dumas, Alexandre. La reine Margot. Paris: Librairie Générale Française, 1994.


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